Quelle évolution dans la position de la Chine vis-à-vis de la Russie après le XXe Congrès ? Il peut être difficile de comprendre la position de Pékin en se basant sur des déclarations politiques, car les formulations utilisées côté chinois sont toujours vagues, afin de ne jamais engager le pays. En cas de retournement de situation sur le terrain, les autorités peuvent toujours se rattraper sans revenir sur leurs paroles. Le contraire reviendrait à « perdre la face », ce qui est absolument inacceptable pour un Chinois au niveau culturel et moral. La Chine ne montre en général aucun engagement géopolitique qui pourrait menacer à terme ses intérêts économiques, et sécurise donc ses arrières.
Exemple de cette ambiguïté stratégique : lors de la récente réunion de l’OCS, les déclarations de Xi ont été interprétées par certains comme un lâchage de la Russie (la formulation n’étant soi-disant pas assez clairement prorusse pour certains), d’autres comme une poursuite du soutien...
Il faut donc mieux se baser sur des faits pour analyser la position chinoise. Par exemple, le fait qu’un
accord sur la construction d’un gazoduc reliant les deux pays ait été conclu peu après le début du conflit montre que les Chinois investissent et attendent des bénéfices, et c'est évidemment un signe de soutien (information
confirmée récemment côté russe). On peut aussi citer, depuis le début de l'opération spéciale, une rencontre en tête à tête Xi-Poutine (lors de la première visite de Xi Jinping hors de Chine), et des échanges téléphoniques réguliers à différents niveaux.
L’augmentation importante des échanges entre la Russie et la Chine est aussi à prendre en compte, tout comme la tenue d'exercices militaires (la Chine aurait pu, par prudence, les annuler). Toutefois, Pékin se garde bien de fournir un soutien militaire à Moscou (
Biden l’a confirmé récemment) : la Chine accorde une grande importance aux marchés européen/américain (notamment pour écouler ses voitures électriques), et a déjà subi des sanctions américaines contre Huawei. Ils marchent donc sur des œufs, et leur soutien est limité par certaines lignes rouges.
La Chine ne signe pas un chèque en blanc à la Russie. En observant le sténogramme d’une conversation Lavrov/Wang, on note que le ton change à mesure que le conflit se pérennise. « La Chine est disposée à approfondir les échanges à tous les niveaux avec la Russie. Wang Yi a déclaré que la Chine soutiendrait fermement la Russie, sous la direction du président Vladimir Poutine, pour unir et diriger le peuple russe afin de
surmonter les difficultés, d'éliminer les ingérences et de raffermir le statut de la Russie en tant que puissance majeure sur la scène internationale. » Comme d’habitude avec la langue de bois chinoise, chacun trouvera ce qu’il veut y lire… Et le ton du communiqué reste élogieux ("Toute tentative d’entraver l’avancée des relations russo-chinoises ne saurait aboutir"). Mais le fait que la Chine évoque des
difficultés peut signaler une certaine nervosité (les Chinois évitent absolument d'évoquer des difficultés/problèmes en général).
On note
a contrario un désengagement politique/administratif quasi total de la Chine en Ukraine. Un
Ukrainien vivant en Chine explique par exemple qu’il n’est plus possible de réaliser des démarches pour inviter des proches en Chine, les personnes devant se rendre en République tchèque pour faire un visa (les diplomates chinois étant visiblement partis du pays). Il est de plus en plus compliqué pour les Ukrainiens expatriés d’ouvrir des comptes en banque en Chine. Les relations politiques entre les deux pays semblent au point mort, ce qui est logique du fait de la guerre. En revanche, Xi Jinping n’a
jamais eu de contact avec Zelensky depuis le début du conflit, ni même
avant. Sa demande de parler directement avec Xi est restée
lettre morte. C'est à mon sens un signal très fort, peut-être lié à la trop grande proximité du président ukrainien avec le camp occidental et les USA.